Le château de l'Aigle

Dans la région des lacs glaciaires jurassiens du deuxième plateau (Ilay, Maclu, Narlay), qu'on surnomme la "petite Ecosse" tant le décor sauvage de lacs bordés par de hautes falaises s'y prête, il manque tout de même la présence d'un château et de ses fantômes pour compléter le tableau. Pourtant, jusqu'à la fin du XVIIe siècle, un vénérable gardien fortifié a bel et bien existé (accompagné de ses légendes encore bien vivaces jusqu'au XIXe siècle), à l'écart des sentiers touristiques, et ne présentant plus que de maigres vestiges constitués de quelques unes de ses premières assises.

Situé en bordure du 3e plateau sur la commune de la Chaux-du-Dombief, 450 mètres au sud du célèbre belvédère du Pic de l'Aigle et à 920 mètres d'altitude, le château de l'Aigle dominait l'ancienne route médiévale de Clairvaux à Saint-Laurent-en-Grandvaux. L'accès moderne par la D678 pour franchir un petit col très pittoresque se situe à 200 mètres au sud du site.

La genèse

Vue ouest du pic et château de l'aigle depuis Ilay (cliché fin XIXe siècle).

Il fut construit sur l'initiative de Jean 1er de Chalon-Arlay en 1304, à la suite d'un acte rédigé en 1301 sur demande des chartreux de Bonlieu auprès de l'abbé de Saint-Claude afin de délimiter les possessions et droits de justice des augustins de l'abbaye de Grandvaux et celles des chartreux sur la "terre haute" (La Chaux-du-Dombief) et la "terre basse" (Bonlieu, Ilay...) Les heurts intervenus tout au long du XIIIe siècle entre ces deux abbayes (les chartreux s'étant plaint régulièrement de spoliation par les moines de Grandvaux) justifièrent l'intervention du premier comte de Chalon-Arlay érigeant ainsi ces terres en nouveau fief. Cela lui permit d'étendre son domaine d'influence plus profondément sur les hauts plateaux du baillage d'aval (sud du département du Jura actuel).

Concrètement, c'était une occasion rêvée pour assouvir les ambitions des Chalon-Arlay de prendre de plain pied le contrôle des activités agricoles et marchandes du Grandvaux, et d'instaurer des péages sur le transit des marchandises (sel, vin, métaux) entre Bresse et Suisse (en particulier marchés genevois).

Le château se résumait à un gros donjon polygonal épousant la roche du sommet d'un éperon naturel, barré par un fossé au sud le séparant du reste de la ligne de crête. Le rocher en forme de piton présente sur tout son pourtour (à l'exception du flanc est) des à-pics d'une cinquantaine de mètres de hauteur le protégeant naturellement de toute tentative de prise par assaut. Seul flanc plus vulnérable, le côté oriental était un peu plus exposé et le fossé étroit creusé dans le prolongement d'une faille était bordé au sud-est par un mur (glacis) protégeant l'accès par passerelle en bois à la poterne du château.

Bien que d'emprise très modeste, ce château servirait de relais de contrôle fiscal marchand pour ses maîtres d'Arlay et allait bouleverser l'histoire locale pendant près de quatre siècles...

De la protection aux abus... puis à la vengeance

Chartreuse de Bonlieu au XVIIe siècle.

Les Chalon-Arlay restèrent seigneurs du nouveau fief jusqu'à ce que d'autres barons en héritent par mariage (les Vaudrey en 1410, de Gilley en 1529, puis les de Laupespin...) tout en restant leurs suzerains. Les exactions incessantes qui s'exercèrent dès lors sur les moines de Bonlieu et leurs possessions en terre haute (La Chaux-du-Dombief) et terre basse (petites et grandes Chiettes, Bonlieu aujourd'hui) atteignirent leur paroxisme au XVIIe siècle avec l'assassinat de quelques moines bucheronnant sur leur propre domaine par une poignée de cavaliers provenant de la garnison de l'Aigle.  Le jugement devant un tribunal de Saint Claude se solda par un non-lieu (les seuls témoins de la partie accusée n'étant autres que les agresseurs eux-mêmes...)

Bien que la famille du Tartre de l'Aupespin alors maître du château ait été favorable aux français au moment de la conquête et leur livra spontanément l'Aigle en 1668, les chartreux se tournèrent vers Louis XIV et obtinrent en 1684 devant le parlement de Besançon l'annulation du traité de 1301, les rendant ainsi maîtres du domaine et autorisés à procéder à la destruction du château. La démolition débuta en 1689 et il servit dès lors de carrière de pierres aux habitants de la Chaux-du-Dombief. Le sort de la Chartreuse ne fut guère différent puisqu'un siècle plus tard, sous la Révolution, ses biens furent saisis et vendus et ses bâtiments claustraux démolis et utilisés comme carrière de pierres. On retrouve en particulier la plupart des éléments du clocher de l'abbatiale (partiellement reconstruite au XVIIe siècle) dans celui de l'église paroissiale de la Chaux-du-Dombief.

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Commentaires

17.07 | 00:45

Merci ! Un décryptage difficile et toujours sujet à caution, mais des plus passionnants en confrontant terrain, relevés et description du XVIIe siècle.

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17.07 | 00:00

Encore une reconstitution passionnante, richement documentée et très étayée.
Vous facilitez la compréhension du site, peu lisible dans son état actuel...

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12.07 | 20:33

M. Rizzon, bravo ! Vous avez gagné toute mon estime renouvelée !

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01.06 | 23:26

C'est une possibilité... Nous le saurons bientôt !

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